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sacré nom d un chien. On ne va pas pouvoir compter sur une
demi-heure de vent régulier de n importe où. » Il jeta un regard
de gaieté ironique sur les trois visages tour à tour. Michel y ré-
pondit avec son habituelle expression de bon chien et sa bouche
innocemment ouverte. Scevola gardait le menton enfoui dans la
poitrine. Le lieutenant Réal demeurait insensible à toute im-
pression extérieure et son regard absent semblait ne tenir aucun
compte de Peyrol. Le flibustier lui-même parut se replonger
bientôt dans ses pensées. Le dernier souffle d air se dissipa dans
le petit bassin et le soleil se dégageant au-dessus de Porquerol-
les l inonda d une lumière soudaine qui fit cligner les yeux de
Michel comme ceux d un hibou.
« Il fait chaud de bonne heure », déclara-t-il à haute voix,
mais simplement parce qu il avait pris l habitude de se parler à
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lui-même. Il n aurait pas eu la présomption d émettre une opi-
nion sans que Peyrol l y invitât.
La voix de Michel rappela Peyrol à lui-même ; aussi propo-
sa-t-il de hisser les vergues à bloc113 et pria même le lieutenant
Réal de l aider dans cette opération qui se fit sans autre bruit
que le léger grincement des poulies. Les voiles restèrent car-
guées, mais hautes114.
« Comme ça, fit Peyrol, vous n aurez qu à larguer partout et
vous aurez tout de suite les voiles dehors. »
Sans lui répondre, Réal retourna prendre sa place près de
la tête du gouvernail. Il se disait : « Je pars à la sauvette. Non, il
y a l honneur, le devoir. Et puis, bien sûr, je reviendrai. Mais
quand ? On m oubliera complètement et on ne m échangera ja-
mais. Cette guerre va peut-être durer des années& » Et il regret-
tait illogiquement de n avoir pas un Dieu auquel demander l al-
légement de son angoisse. « Elle sera désespérée », pensait-il, le
cSur torturé par l image qu il se faisait d Arlette devenue folle.
La vie, toutefois, avait de bonne heure rempli son esprit d amer-
tume, et il se disait : « Mais, pensera-t-elle seulement à moi
dans un mois ? » Aussitôt, il se sentit rempli d un tel remords
qu il se leva comme s il avait l obligation morale de remonter
avouer à Arlette cette pensée cynique et sacrilège. « Je suis
fou », murmura-t-il, en s appuyant sur la lisse basse. Ce manque
de foi le rendait si profondément malheureux qu il sentait toute
sa force de volonté l abandonner. Il s assit et se laissa aller à sa
souffrance. Il songeait tristement : « On a vu des hommes jeu-
113
Bien que l anglais emploie pour désigner cette manoeuvre
l expression to masthead the yards, il est évident que les vergues ne sont
pas toutes en tête de mât.
114
Carguer une voile, c est en retrousser les angles inférieurs (en
agissant sur les cordages nommés cargue-joints) pour la soustraire en
partie à l action du vent.
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nes mourir subitement. Pourquoi pas moi ? En vérité, je suis à
bout de forces, je suis déjà à moitié mort. Oui, mais ce qui me
reste de ma vie ne m appartient plus. »
« Peyrol ! », dit-il d une voix si perçante que Scevola lui-
même en releva la tête. Il fit effort pour maîtriser sa voix et re-
prit en parlant très distinctement : « J ai laissé une lettre pour le
secrétaire général de la majorité115, demandant que l on paie à
Jean vous vous appelez bien Jean, n est-ce pas ? Peyrol,
deux mille cinq cents francs, prix de la tartane sur laquelle je
pars. C est correct ?
Pourquoi avez-vous fait cela ? » demanda Peyrol extrê-
mement impassible en apparence. « Pour me causer des en-
nuis ?
Ne dites donc pas de sottises, canonnier, personne ne se
rappelle votre nom. Il est enterré sous une pile de papiers noir-
cis. Je vous prie d aller là-bas leur dire que vous avez vu de vos
yeux le lieutenant Réal s embarquer pour remplir sa mission. »
Peyrol demeurait toujours impassible, mais son regard se
remplit de fureur. « Ah ! oui, je me vois allant là-bas. Deux mille
cinq cents francs ! Deux mille cinq cents foutaises ! » Il changea
de ton tout à coup. « J ai entendu quelqu un dire que vous étiez
un honnête homme et je suppose que ceci en est une preuve. Eh
bien ! au diable votre honnêteté. » Il regarda le lieutenant d un
air furieux, puis il se dit : « Il ne fait même pas semblant d écou-
ter ce que je lui dis », et une autre sorte de colère, à moitié faite
de mépris et à moitié d un élément d obscure sympathie, vint
remplacer sa franche fureur. « Bah ! » dit-il. Il cracha par-
dessus le bord et marchant résolument vers Réal, lui tapa sur
115
Lieu où étaient les bureaux du major de la Marine, officier qui
présidait à l établissement de la garde dans l Arsenal.
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l épaule. Celui-ci jeta sur lui un regard absolument dénué d ex-
pression, et ce fut le seul effet du geste de Peyrol.
L ancien Frère-de-la-Côte ramassa alors la valise du lieute-
nant qu il alla porter dans la cabine. En passant, il entendit Sce-
vola articuler le mot : « Citoyen », mais ce n est qu en revenant
qu il consentit à lui dire : « Eh bien ?
Qu est-ce que vous allez faire de moi ? demanda Scevola.
Vous n avez pas voulu m expliquer comment vous êtes
venu à bord de cette tartane », dit Peyrol d un ton qui paraissait
presque amical, « je n ai donc pas besoin de vous dire, moi, ce
que je vais faire de vous. »
Un sourd grondement de tonnerre suivit de si près ces pa-
roles que l on aurait pu croire qu il avait jailli des lèvres mêmes
de Peyrol. Il regarda le ciel avec inquiétude. Il était encore clair
au-dessus de sa tête, et du fond de ce petit bassin entouré de
rochers, on n avait de vue d aucun autre côté : mais alors même
qu il regardait en l air, il y eut une sorte de brève lueur dans le
soleil à laquelle succéda un violent, mais lointain coup de ton-
nerre. Pendant la demi-heure qui suivit, Peyrol et Michel s affai-
rèrent à terre pour tendre un long câble de la tartane à l entrée
de la crique ; ils en attachèrent l extrémité à un buisson. C était
afin de haler la tartane dans la crique. Ils remontèrent ensuite à
bord. Le petit coin de ciel au-dessus de leurs têtes était encore
clair, mais tout en avançant avec le câble de halage le long de la
crique, Peyrol aperçut le bord du nuage. Le soleil devint tout à
coup brûlant et, dans l air stagnant, la lumière sembla changer
mystérieusement de qualité et de couleur. Peyrol jeta son bon-
net sur le pont, offrant sa tête nue à la menace subtile de cet air
immobile et étouffant.
« Cré Dié ! Ça chauffe ! » grommela-t-il en relevant les
manches de sa veste. De son robuste avant-bras, sur lequel était
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tatouée une sirène avec une queue de poisson immensément
longue, il s essuya le front. Ayant aperçu sur le pont l épée et le
ceinturon du lieutenant, il les ramassa et, sans autre cérémonie,
les lança au bas de l échelle de la cabine. Comme il passait de
nouveau près de Scevola, le sans-culotte éleva la voix.
« Je crois que vous êtes un de ces misérables, corrompus
par l or anglais », s écria-t-il, comme un homme saisi par l ins-
piration. Ses yeux brillants, ses joues rouges, témoignaient du
feu patriotique qui brûlait dans son cSur, et il employa cette
formule conventionnelle de l époque révolutionnaire, époque
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